Institut Constant de Rebecque

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Tradition

L’Institut Constant de Rebecque reflète la richesse de la vie intellectuelle en Suisse et en particulier dans l’Arc lémanique. L’Institut perpétue la tradition d’un groupe important de penseurs qui ont profondément influencé la philosophie de la liberté dès la fin du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours, à commencer par le Lausannois Benjamin Constant, l’un des philosophes les plus brillants, les plus endurants et les plus prolifiques.

En avance sur son temps, Benjamin Constant conçoit l’unique tâche de l’Etat comme celle de protéger la liberté individuelle. Pour Constant, l’Etat n’a pas d’existence spécifique, mais doit être considéré comme une forme particulière d’association humaine; une conception abstraite de l’Etat ouvre la voie au totalitarisme. En dissociant liberté politique et liberté individuelle, Constant questionne le droit de majorités votantes d’imposer leur volonté au détriment des droits individuels et prévoit les dangers coercitifs de l’action politique collective. Il s’engage pour la liberté de pensée et ses corollaires: la liberté économique, la liberté religieuse, la liberté d’opinion et la liberté d’expression. Un défenseur des petites entités politiques et un critique de l’impôt, Benjamin Constant fait figure de précurseur dans le débat actuel sur la concurrence institutionnelle et fiscale. Pacifiste rationnel, il reconnaît que la liberté et le commerce sont des moyens plus efficaces que la violence pour acquérir de la propriété. L’énergie, l’intelligence et le courage avec lesquels il défend par ailleurs la liberté de la presse en fera le héros des étudiants de son époque.

Plus en amont, l’héritage de Jean-Jacques Rousseau est plus ambigu et controversé, tant le Genevois peinait à réconcilier le caractère unique de l’individu à son allégeance présumée à la société. Il fut néanmoins l’une des forces majeures de la révolution idéelle précédant la chute de la monarchie française. Pour Jean-Jacques Rousseau, l’Etat avait pour rôle de protéger le citoyen contre le système de castes (comparable, aujourd’hui, à la coalition de politiciens et de fonctionnaires) et de garantir les libertés fondamentales, telles que la liberté de conscience, la liberté de commerce, la liberté de concurrence et la liberté d’innovation. Il influencera François Quesnay, l’un des principaux initiateurs de l’école physiocratique d’économie, la première à promouvoir le concept de marchés ouverts et à inspirer le célèbre économiste et philosophe moral écossais Adam Smith.

Les écrits de Rousseau inspireront également Germaine Necker, future Madame de Staël et héritière du banquier Jacques Necker, un Genevois de la deuxième génération au parcours exceptionnel: débutant sa carrière comme apprenti bénévole à 15 ans, il consacre vingt ans à faire sa fortune, aussi brillante qu’honorable, en tant que financier. Sa réputation conduit alors Louis XVI à le nommer ministre des Finances. Suspicieux de l’intervention de l’Etat dans une société qu’il qualifie déjà de complexe, Jacques Necker tente, deux cents ans avant la courbe de Laffer, de réduire les déficits en baissant les impôts, en rationalisant l’administration et en résistant aux demandes arbitraires des intérêts particuliers — y compris ceux de Marie-Antoinette. Congédié trois jours avant la prise de la Bastille, il se retire en Suisse auprès de sa fille au château de Coppet. La fortune du grand banquier permettra à cet oasis lémanique d’évoluer sous l’impulsion de Madame de Staël en un lieu d’échange et de production intellectuels où les cultures allemande, anglaise, française et italienne en quête inspirée de liberté se mélangent: ce «think tank» avant la lettre se consacre à l’étude de la liberté sous toutes ses facettes. Coppet deviendra même à un moment l’unique centre d’opposition à l’impérialisme de Napoléon. Germaine joue un rôle de catalyseur dans la vie et l’œuvre de Benjamin Constant, qu’elle ouvrira à la pensée et à l’action politiques.

Alors, le monde intellectuel semble s’orienter selon les principes de la liberté. L’Etat minimal apparaît à portée de main. Or en 1848, à l’exception de la Suisse, l’Europe change radicalement de cap, attribuant les «coûts humains» de la révolution industrielle à la croissance du capitalisme plutôt qu’à l’agonie du féodalisme — une erreur culminant dans les catastrophes du socialisme du XXe siècle. (De la même manière, les libéralisations sont aujourd’hui accusées de causer des crises résultant en fait d’une gestion dilapidatrice d’Etats habitués à entraver l’échange volontaire et à projeter leurs déficits vers l’avenir, toujours aux dépens de la société civile.) L’Université de Lausanne abrite alors des précurseurs de l’économie moderne de marché, tels que Léon Walras (dont les travaux inspireront les fondateurs de l’école autrichienne Carl Menger et Eugen von Böhm-Bawerk) et Vilfredo Pareto. Plus tard, pendant les heures les plus sombres, c’est Genève qui sert de refuge aux intellectuels d’Europe. William Rappard, illustre cofondateur de l’Institut universitaire des hautes études internationales, accueille le grand économiste Wilhelm Röpke, ainsi que l’éminent penseur autrichien Ludwig von Mises, qui écrit à Genève le texte original de son œuvre maîtresse, L’Action humaine.

Et c’est une nouvelle fois au bord du lac Léman, près de Vevey en 1947, que les défenseurs de la liberté se réuniront pour réfléchir aux issues du collectivisme. A l’initiative de Friedrich August von Hayek, qui recevra plus tard le Prix Nobel, les plus grands économistes, philosophes et théoriciens — dont Mises, Rappard et Röpke, bien sûr, mais aussi Milton Friedman, Karl Popper et George Stigler — créent alors la Société du Mont-Pèlerin, qui regroupe aujourd’hui leurs héritiers intellectuels, bâtissant sur leurs travaux pour développer et étendre l’exploration, jamais achevée, de la liberté et de ses implications.

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